• Marie

Journée des câlins

Je repoussais le moment depuis quelques jours et je m’en voulais encore plus de réagir comme ça…

Je me débrouillais pour avoir l’air pressée ou alors j’arrivais en dehors du temps des soin et j’insistais pour qu’on ne te réveille pas, qu’on respecte ton rythme de sommeil.

Et la culpabilité m’enserrait un peu plus le cœur chaque jour…


Mais je ne pouvais pas.

Cela semblait être au-dessus de mes forces, qui déjà n’étaient pas bien véloces.

J’avais mis tellement de temps avant de pouvoir te regarder sans que mon regard ne se brouille. A oser toucher ta petite main dans la couveuse sans trembler. J’étais incapable de te manipuler pour te changer la couche, tellement peur de te faire mal ou de mal faire, je ne savais même plus ce qui aurait été le pire.

Alors te prendre dans mes bras !


Je t’avais déjà mise en danger en te faisant naître trop tôt. Je n’avais pas su te protéger correctement, t’offrir le meilleur en te permettant de grandir doucement dans mon ventre.


On me parle de câlins alors que tu combats pour survivre.

On me dit « elle en a besoin » alors que je ne vois que cette multitude de câbles, de tuyaux, de fils qui te recouvrent.

On me murmure « c’est ce qu’on propose à toutes les mamans » alors que je me sens tellement étrangère vis-à-vis de toi…

Et je me sens incomprise, seule, j’ai l’impression de tomber dans un trou sans fond…


Une nuit, alors que je n’arrive pas à dormir, je décide un peu malgré moi à quitter ma chambre pour monter dans le service.

J’ai besoin de te voir.

L’unité est calme, la couveuse dans la pénombre, éclairée par cette lumière bleutée de photothérapie du voisin.

J’entends les infirmières discuter entre elles un peu plus loin et leurs rires me parviennent de temps en temps. Tout semble serein et même les bips des alarmes sont un peu plus étouffés que pendant la journée. Le temps est comme suspendu.


Je soulève doucement un coin du tissu qui recouvre ta couveuse pour t’observer.

Tu dors, détendue, ton doudou posé sur toi se soulève doucement au rythme de la machine.

« Elle a l’air bien, non ? Vous ne trouvez pas ? »


Je sursaute, je ne l’avais pas entendu arriver.

Elle se présente, c’est ton infirmière de nuit.

Elle semble fraîche et elle sent bon le parfum malgré le fait qu’il soit 3h du matin.

Je me sens d’autant plus pitoyable dans mon pyjama, les yeux rougis et les cheveux emmêlés…


Elle me regarde avec un doux sourire au coin des lèvres et je sens que je vais me mettre à pleurer.

« Vous n’avez pas encore eu l’occasion de faire du peau à peau il me semble ? Pas facile de sauter le pas, hein ? Mais vous allez voir, quand on commence, on ne peut plus s’en passer… Je vous l’installe en câlin ? »


Coincée !!!

J’ai essayé de protester : tu dormais si bien, il était 3h du matin, je n’avais pas pris ma douche et puis ce n’était pas l’heure des soins et sûrement l’heure de sa pause à elle…


Elle a souri, posé une main sur mon épaule et trouvé une réponse à toutes mes parades. Mais en même temps, je me suis sentie portée par sa bienveillance et j’ai décidé de lui faire confiance.

Peut-être parce que c’était la nuit, parce que nous étions seules, qu’il régnait une sérénité étonnante dans ce lieu habituellement si agité.


« Vous n’avez rien à faire, je m’occupe de tout. Enlevez votre haut, remettez votre blouse comme un gilet et inclinez-vous un peu dans le fauteuil. Ça va très bien se passer »


J’ai fait ce qu’elle me disait et j’ai essayé de calmer les battements de mon cœur.

Je l’ai vu s’organiser : rapprocher les pousse-seringues, déplacer le respirateur, incliner mon siège, baisser la couveuse, débrancher et rebrancher tes fils et tes tuyaux… Puis doucement, elle t’a murmuré quelques mots en te soulevant délicatement, emmaillotée dans ton lange, elle t’a sortie de la couveuse en te prenant contre elle et elle s’est rapprochée de moi. Tu as à peine entrouvert un œil comme pour vérifier ce qui se passait que je sentais ton petit corps tout chaud se poser contre le mien.


Je n’osais plus bouger et je me suis rendue compte que j’étais en apnée lorsque l’infirmière m’a murmuré « Vous avez vu, on ne l’a même pas réveillée ! »

Elle a installé les câbles de façon à ce qu’ils ne t’appuient pas sur la peau, a réinstallé le lange pour bien te couvrir, fermé ma blouse par-dessus et rajouté une couverture en polaire. Puis elle a agencé le coussin d’allaitement autour de nous deux, adapté l’inclinaison du fauteuil, rebranché l’alimentation, surélevé mes pieds avec un tabouret et effectué des derniers réglages sur la couveuse.


J’étais tétanisée et je crois bien qu’elle l’a senti car elle s’est assise à côté de moi.

« Je vais rester un peu pour voir comment ça se passe si vous voulez, faut que je note quelques petites choses sur sa feuille de toute façon »

J’ai cru que j’allais m’évanouir lorsque l’alarme a retenti, j’étais paniquée.

« Ne vous inquiétez pas, tout va bien. Elle respire mieux depuis qu’elle est dans vos bras, je vais pouvoir diminuer un peu l’oxygène qu’on lui apporte. Vous voyez comme vous lui faites du bien ! »

Et elle a dit ça avec une telle évidence que je n’ai pas pu faire autrement que de la croire.


« Bon, je vous laisse un peu toutes les deux faire connaissance mais je ne suis pas loin. Je surveille ce qu’il se passe depuis le poste là-bas, ne craignez rien, vous n’êtes pas seule même si vous ne me voyez pas ! »

Et elle est sortie.


J’ai essayé de te regarder mais je ne voyais que ton bonnet.

Alors j’ai fermé les yeux et dans la tranquillité du fin fond de la nuit je t’ai ressentie et je t’ai enfin accueillie dans ma vie…


J’ai découvert ton odeur, la douceur de ta peau, j’ai gravé mentalement dans ma chair ton petit corps qui s’appuyait si léger dessus, j’ai calqué ma respiration sur la tienne pour t’aider à la maintenir, j’ai inscrit au plus profond de mon cœur ces infimes mouvements que tu faisais contre moi, au point de ne plus vraiment savoir si tu étais encore dans mon ventre ou dessus.


Je ne sais plus combien de temps ce moment a duré mais je me suis emplie de toi. J’ai pris le temps de te faire naître dans mon esprit, de mieux te faire exister dans mon quotidien et j’en ai profité malgré moi pour réellement commencer à devenir ta maman...



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